Face à un risque de banqueroute, le pays a été obligé d'opter pour une cure d'austérité. Jusqu'à présent, la population, fataliste, a courbé l'échine. Mais le Premier ministre sait que cet équilibre est précaire et que pour éviter un embrasement du pays, il n'a plus d'autre choix que de procéder à des réformes en profondeur.
Jusqu'ici, tout va bien. C'est probablement en ces termes que Georges Papandréou, le Premier ministre grec, doit juger la situation politique dans son pays. Avec, certainement, une dose d'incrédulité, il constate qu'il est parvenu à faire passer en Grèce des mesures de rigueur drastiques. Contrairement à ses propres engagements de campagne, le chef du gouvernement socialiste a bien dû obtempérer devant l'insistance des marchés financiers, qui devenaient de plus en plus rétifs à l'idée de prêter à la Grèce. Or celle-ci n'a plus le choix : criblée de dettes, il lui faut impérativement emprunter 53 milliards d'euros cette année. Pour retrouver un semblant de crédibilité face aux créanciers, Georges Papandréou a fini par oser l'impensable. Elu sur un programme de relance par l'investissement, il a annoncé de très substantielles coupes dans le revenu des fonctionnaires et dans les dépenses de l'Etat, tout en accentuant la pression fiscale. La TVA vient d'être augmentée, les impôts sur le patrimoine et le revenu vont faire de même, et les entreprises ont été mises à contribution avec une taxe exceptionnelle sur les bénéfices. L'objectif étant de réduire de 4 points le déficit public, qui a dépassé les 12 % du PIB l'année dernière.
Aujourd'hui, le pire de la tempête médiatique et financière semble passé. Les taux auxquels Athènes emprunte se sont assagis, et les partenaires européens de la Grèce, réunis aujourd'hui, devraient à nouveau apporter leur soutien politique au Premier ministre. Papandréou a réussi son premier test. C'est pourtant au moment où l'on se désintéresse peu à peu de lui que le Premier ministre entame sa deuxième bataille, probablement plus dure à remporter : celle de l'opinion. Les mesures d'austérité annoncées ces dernières semaines semblent avoir réveillé une certaine opposition. A Athènes, désormais, les manifestations s'enchaînent. Grèves générales, mais aussi mouvements catégoriels qui compliquent quotidiennement la circulation dans la ville… La frange la plus à gauche du peuple grec, après avoir été sonnée par la puissance du choc, redonne de la voix. Georges Papandréou va-t-il rester maître de la situation ? La Grèce risque-t-elle au contraire de renouer avec l'instabilité sociale, à l'instar des violentes émeutes qu'elle avait connues fin 2008 ? Jugera-t-on, dans quelques années, que les Européens, sous la pression des marchés, sont allés trop loin dans leurs exigences vis-à-vis d'un pays déjà sous le choc d'une crise économique mondiale ?
Fatalisme populaire
Sur place, la question laisse autant perplexes les experts que l'homme de la rue. Si l'on fait abstraction des 7 % de communistes qui, à chaque manifestation, scandent que « la ploutocratie doit payer pour cette crise » et réclament, pêle-mêle, que « les grands groupes », « les cartels », « les Américains », « l'Eglise orthodoxe » ou « le ministère de la Défense » paient l'addition, l'immense majorité des Grecs ont un discours plus modéré. On y trouve souvent une dose de lassitude devant la situation économique, à l'image de cette standardiste de vingt-sept ans, contrainte de vivre avec un salaire de 700 euros par mois, « sans aucune augmentation depuis trois ans », mais convaincue que « faire grève ne servirait à rien ». Beaucoup de fatalisme, aussi, car l'immense pression médiatique internationale a servi d'électrochoc. « La Grèce n'a plus le choix, nous sommes dos au mur », estime ce commerçant d'Athènes d'une quarantaine d'années qui, comme la majorité de ses voisins, a maintenu portes ouvertes un jour de grève générale. Au final, l'idée qui semble mettre tout le monde d'accord est que la pilule passera à condition qu'elle soit assortie d'un projet motivant. C'est la conviction de cette secrétaire dans une administration publique. « D'après les syndicats, les mesures actuelles vont ramener mon niveau de vie à ce qu'il était il y a dix ans. Je n'étais pas malheureuse il y a dix ans. Mais j'avais une perspective d'avenir… »
C'est toute la question : comment transformer une cure d'austérité, conçue pour plaire aux marchés, en opportunité pour l'économie ? Sur le plan théorique, l'opération semble impossible. Tailler dans la dépense publique en pleine récession est contraire aux préceptes de tout manuel de pilotage économique. Après une chute du PIB de 2 % en 2009, quelle conjoncture la Grèce va-t-elle connaître en 2010 ? Un scénario légèrement plus noir encore, répondent les économistes. En pleine reprise mondiale, l'hypothèse d'un cercle vicieux et d'une descente aux enfers n'est écartée par personne (lire encadré).
Mais la crise a au moins une vertu : elle a définitivement rendu caduque l'idée que l'Etat pouvait être la solution. Ayant flirté avec la banqueroute, « le Trésor grec n'a plus les moyens », prévient ainsi l'ancien ministre des Finances Yannis Papantoniou. Ce dernier résume l'opinion générale lorsqu'il affirme que « la seule chose que le gouvernement puisse et doive faire, c'est créer les conditions d'une reprise impulsée par le secteur privé ». Vaste programme.
La fonction publique en ligne de mire
Pour l'instant, une chose est certaine : on en est loin. Et Yannis Papantoniou de résumer la situation avec deux statistiques. D'une part, l'étude de la Banque mondiale concernant la facilité pour faire des affaires (« Doing Business ») qui « classe régulièrement la Grèce au centième rang mondial ! ». Entre lourdeurs administratives incessantes et corruptions diverses, le cas de cet entrepreneur grec attendant depuis un an et demi l'autorisation pour construire sa chaîne de montage et envisageant de plus en plus sérieusement d'aller s'installer en Bulgarie est d'une affligeante banalité. Autre chiffre inquiétant, « en termes de coût unitaire du travail, notre pays a décliné de 23 % par rapport à l'Allemagne depuis l'adhésion à l'euro ». Autrement dit : la Grèce n'est plus compétitive. Et la différence entre la valeur des exportations de la Grèce et celle de ses importations devient de plus en plus dangereusement négative.
De gauche comme de droite, les analystes s'accordent aujourd'hui sur la nécessité d'une cure de libéralisme reposant sur deux volets. D'une part « l'Etat grec est un effroyable bazar », regrette Pashos Mandravelis, l'éditorialiste du quotidien « Kathimerini ». Rationaliser cette machine ubuesque et improductive est devenu un impératif absolu qui, selon certains calculs, pourrait faire gagner 2,3 points de PIB de croissance au pays. Sur ce plan, les Grecs aussi semblent largement prêts à accepter la réforme. Comme le résume ce réceptionniste d'hôtel, seul à son poste, « si j'étais dans le secteur public, nous serions cinq à faire mon job, dont deux qui dormiraient ». Excessif ? Sans doute. Mais révélateur d'un sentiment très répandu dans la population, et qui semble plutôt réaliste, à en juger par les innombrables aberrations du système. Fruit de décennies de gestion clientéliste de la vie politique, la fonction publique est « encombrée de gens placés là par des amis et totalement incompétents », tranche un haut fonctionnaire de la banque centrale. Mais, précisément, ce système « est à bout de souffle car il n'a plus d'argent à distribuer », veut croire Loukas Tsoukalis, qui préside le principal centre de recherche indépendant, Eliamep. Si bien que Gikas Hardouvelis, le chef économiste d'Eurobank, estime aujourd'hui que les Grecs, « après avoir systématiquement soutenu ce qui émanait du secteur public, réalisent enfin que ce dernier leur coûte cher et qu'il est temps de le réorganiser pour le rendre efficace ».
L'autre volet de la libéralisation concerne la longue liste des secteurs d'activité où la concurrence est extrêmement encadrée. Qu'il s'agisse des pharmacies, des notaires ou des transports en général, on n'ouvre que rarement son entreprise librement en Grèce. En matière de transports, par exemple, Gikas Hardouvelis considère que « cela coûte plus cher de faire venir un produit d'un village à cent kilomètres d'Athènes que de l'acheminer depuis Amsterdam ! ». Si bien que les prix, en Grèce, sont comparables à ceux des pays les plus avancés de la zone euro… alors que les salaires ne suivent pas.
Les atouts de Papandréou
Dans une conjoncture probablement exécrable, la Grèce n'évitera le chaos politique et économique qu'à condition que Georges Papandréou débloque le potentiel de croissance du pays. Lequel est loin d'être nul, ne serait-ce que du fait de la proximité du très prometteur marché turc. La question devient donc la suivante : aura-t-il le courage de s'attaquer à toutes les baronnies et aux groupes de pression qui, depuis des décennies, font leurs petites affaires entre amis au détriment de l'intérêt général ? Paradoxalement, ce qui pouvait apparaître comme sa faiblesse avant son élection pourrait être sa chance. Sous couvert d'anonymat, la plupart des Grecs avouent que, « entre nous, il parle mieux anglais que grec ». Elevé à l'étranger, cet homme qui « fait du sport, ne boit pas et ne fume pas » s'éloigne très sensiblement du portrait-robot du Grec moyen. Si bien qu'on peut espérer qu'il sera « moins sensible aux intérêts catégoriels, car plus extérieur à ce monde », espère un analyste. Les Grecs semblant mûrs pour le changement, il lui reste à oser. Et à faire des coupes budgétaires annoncées récemment le simple hors-d'oeuvre d'une ambitieuse refonte de l'économie grecque. Après tout, les grandes crises n'engendrent-elles pas les grands hommes d'Etat ?
DE NOTRE ENVOYE SPECIAL À ATHENES GABRIEL GRESILLON, Les Echos
Τρίτη 16 Μαρτίου 2010
Εγγραφή σε:
Σχόλια ανάρτησης (Atom)



Δεν υπάρχουν σχόλια:
Δημοσίευση σχολίου